29.09.2009

Repression sanglante en Guinée

2009092907341720.jpgAu moins 87 personnes hostiles à la junte au pouvoir en Guinée ont été tuées par balles lundi à Conakry, selon une source policière, et deux chefs de l'opposition blessés par des militaires, au cours d'une manifestation réprimée dans le sang par les forces de sécurité.

C'est la première fois que la junte écrase une manifestation dans la violence depuis qu'elle a pris le pouvoir il y a neuf mois. La journée de lundi a été la plus meurtrière de ces dernières années en Guinée.

La Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) a appelé la communauté internationale à "réagir fermement". Ancienne puissance coloniale, la France a condamné "avec la plus grande fermeté" cette "répression violente" et les Etats-Unis se sont déclarés "profondément inquiets".

Lundi à la mi-journée, plusieurs dizaines de milliers de manifestants s'étaient rassemblés dans le plus grand stade de Conakry pour dire leur opposition à l'éventuelle candidature du chef de la junte, le capitaine Moussa Dadis Camara, à la présidentielle prévue en janvier.

"C'est la boucherie! Un carnage"

Après l'intervention des forces de sécurité, venues évacuer le stade, "il y a 87 corps qui ont été ramassés dans et autour du stade après le passage des militaires", a indiqué un responsable de la police sous couvert de l'anonymat.

"En ce moment, il y a 47 corps au camp (militaire) Samory Touré (à Conakry), dont quatre femmes, qui seront enterrés cette nuit (de lundi à mardi)", a précisé cette source.

Un peu plus tôt dans la journée, un médecin du Centre hospitalier universitaire de Donka, avait lancé: "C'est la boucherie! Un carnage".

Une autre source médicale, à l'hôpital Ignace Deen de Conakry, a assuré à l'AFP qu'un camion militaire était venu pour ramasser des "dizaines de corps", emmenés vers "une destination inconnue". Un membre de la Croix-Rouge a également évoqué "une volonté de dissimuler les corps des victimes".

Dans la matinée, les forces de sécurité avaient d'abord dispersé des opposants à coups de matraques et de grenades lacrymogènes et arrêté des dizaines de personnes.

Leaders d'opposition blessés

Puis le stade - qui compte officiellement 25. 000 places - s'était empli d'une foule débordant jusque sur les pelouses et aux abords, et des tirs avaient été entendus.

L'ex-Premier ministre Cellou Dalein Diallo, candidat à l'élection présidentielle et dirigeant de l'Union des forces démocratiques de Guinée (UDFG, opposition), a raconté à l'AFP que des militaires lui avaient "cassé deux côtes" et l'avaient blessé à la tête "à coups de crosse".

"Il y avait une volonté délibérée de nous éliminer aujourd'hui, nous, les opposants", a déclaré l'ancien chef de gouvernement Sidya Touré, leader de l'Union des forces républicaines (UFR, opposition), également blessé à la tête.

Ces deux opposants ont été conduits au camp militaire Alpha Yaya Diallo, siège de la junte, puis transportés dans une clinique pour y être soignés. Leurs maisons ont ensuite été pillées par des militaires, selon des témoins.

Dadis "très désolé"

Jusqu'à présent, le capitaine Dadis Camara soulignait volontiers que l'armée avait pris le pouvoir "sans effusion de sang", le 23 décembre 2008, au lendemain du décès du président Lansana Conté qui régnait sans partage sur la Guinée depuis 1984.

Dans un entretien diffusé lundi soir par Radio France Internationale (RFI), le chef de la junte a déclaré attendre "qu'on (lui) donne les chiffres (des morts)". "C'est malheureux, c'est dramatique. Effectivement, il y a eu des morts, mais je n'ai pas encore les chiffres. Je suis là et j'attends qu'on me fasse le point de la situation. Très franchement, je suis désolé, très désolé", a-t-il ajouté.

Ces violences interviennent au moment où la communauté internationale fait pression sur le chef des putschistes pour qu'il respecte son engagement de ne pas se présenter à la présidentielle.

Jeune Afrique

28.09.2009

Les résultats mitigés du G 20 de Pittsburg (24-25 septembre 2009)

Les résultats mitigés du G 20 de Pittsburg (24-25 septembre 2009)
28 septembre

Par Philippe Hugon, directeur de recherche à l’IRIS

Les précédentes réunions du G20 (15 novembre 2008 ; juillet 2009) avaient souligné la nécessité de produire des normes communes, de coordonner les politiques nationales et d’avoir des jeux coopératifs pour relancer de manière concertée l’économie mondiale. Elles avaient mis l’accent sur les aspects techniques monétaires et financiers (transparence, règles prudentielles, mise en place d’un conseil de stabilité financière, convergence des normes comptables et modification du market to market, amélioration des agences de notation et meilleure évaluation des risques.). L’accent avait été mis sur les risques du protectionnisme. Les réunions avaient fixé un calendrier et avaient prévu plus de cohérence entre le FMI (185 pays membres) et le Forum de stabilité financière (pays industriels).

La dernière réunion du G20 de Pittsburg qui s’est terminée samedi matin prolonge certaines décisions, permet certaines avancées mais celles-ci demeurent limitées. Si l’on ne peut parler avec J. Attali d’un G vain, on est loin d’un nouveau Bretton Woods. Les transformations les plus significatives concernent le poids reconnu au G20 comme instance de coordination traitant des questions économiques alors que le G8 traitera des questions diplomatiques. Les pays émergents, notamment la Chine, vont bénéficier au sein du FMI d’une augmentation de 5% des quotes-parts cédés par les pays européens. La nécessité de coordination des plans de relance a été énoncée vis-à-vis d’une économie mondiale qui va mieux mais qui n’est pas sortie de la récession. La France a obtenu que les bonus des traders soient limités mais non plafonnés et que le principe du bonus-malus soit institué. Des mesures de réglementation ont été prises concernant les normes comptables ou l’accroissement des fonds propres des banques vis-à-vis des activités à risques.

Malgré des avancées dans la régulation et la coordination des politiques nationales, on est loin d’un nouveau Bretton Woods répondant à la constitution d’un monde multipolaire permettant aux puissances émergentes mais également aux pays moins avancés, de trouver place dans la nouvelle architecture internationale. On peut seulement parler d’un léger infléchissement vers le multilatéralisme et les jeux coopératifs.

Trois questions majeures n’ont pas été abordées.

- La régulation financière mondiale est en attente. Seules des règles micro prudentielles concernant les acteurs financiers ont été prises et non les régulations macro prudentielles évitant les risques systémiques. La disjonction demeure entre les régulations demeurant du ressort des Etats et des grandes puissances et la mondialisation du capitalisme. Dans le domaine monétaire, le FMI n’est pas le super gendarme nécessaire dont les règles s’appliqueraient à tous. Il demeure lié aux décisions du G 7. Les actions vis-à-vis des paradis fiscaux dénommés en langage diplomatique juridictions non transparentes et non coopératives (10000 milliards$), et de leurs liens avec les multinationales demeurent limitées au-delà d’une plus grande transparence. Les mesures de taxation des capitaux provenant de ces paradis n’ont pas été mises en œuvre.
- Les questions clés des monnaies et des accords portant sur les taux de change des grandes monnaies (dollar, euro, yen et yuan) ont été occultées. Le bras de fer demeure entre la Chine et les Etats-Unis à propos du $, de son rôle de monnaie de réserve et son niveau. Les Américains ont antérieurement accusé les Chinois de sous évaluer leur monnaie, le yuan, dont le cours est déterminé par les autorités et non par le marché et de bénéficier ainsi d’une compétitivité change et d’une politique mercantiliste favorisant les exportations et l’emploi. Les Chinois ont antérieurement récusé le rôle de monnaie de réserve du $ de la part d’un pays très endetté. En réalité, les réserves de 2000 milliards $ de la part de la Chine les rendent dépendants du cours du $. Alors qu’elle favorise une expansion de la masse monétaire. Il y a risque de spéculation boursière et immobilière. La résolution de la crise passe par un rééquilibrage de la balance commerciale chinoise, une réévaluation du yuan et une réduction des réserves et de la masse monétaire. Elle passe par une réduction du déficit américain et une réduction de l’endettement.
- L’économie de casino continue face à une économie productive. Dès lors qu’elles ont retrouvé le chemin des bénéfices après avoir été renfloué par l’Etat les banques reviennent à leur ancienne pratique. Ainsi les bonus provisionnés par Goldman Sachs s’élèvent en 2009 à 20 milliards $ et ceux de la société générale et la BNP à plus d’1 milliard d’euros. Les enjeux demeurent ceux de la répartition des revenus au niveau mondial et des changements des modes de consommation et de production moins énergivore et plus respectueux d’une croissance soutenable.

La nécessité d’un nouveau Bretton Woods demeure. Celui-ci parait toutefois utopique dans le contexte international actuel. La Conférence de Bretton Woods s’était achevée en juillet 1944 alors que la seconde guerre mondiale n’était pas terminée. Les grandes puissances anglo-saxonnes contrôlaient l’architecture internationale et le monde était constitué d’empires coloniaux. Les enjeux étaient de reconstruction et monétaires. Le $ avait été alors pris comme étalon. Est-il possible en dehors de situations conflictuelles de réformer l’architecture internationale et de réguler le capitalisme financier ?

Sacré Dadis!!

028092009091537000000dadisbureau.pngAprès avoir revêtu les habits de sauveur du pays, à la mort de Lansana Conté, le chef de l’État glisse vers un régime autocratique et ubuesque : dérapages incontrôlés, improvisation permanente, autoritarisme... De quoi inquiéter, alors qu’il ne cache plus sa volonté d’être candidat à l’élection présidentielle de janvier 2010.

Alors que partout l’heure est à l’éloge de la « bonne gouvernance », Moussa Dadis Camara a inventé la « non-gouvernance ». Le leader du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD, la junte qui s’est emparée du pouvoir en Guinée le 23 décembre 2008, au lendemain de la mort de Lansana Conté) est sans nul doute l’unique chef d’État au monde à ne pas avoir de cabinet en ordre de marche ni de secrétariat. Pas de fiche d’audience non plus pour les nombreux visiteurs attendant des heures pour un hypothétique entretien. Pis, le capitaine putschiste n’a participé qu’une seule fois à un Conseil des ministres, qu’il a quitté avant la fin de la séance. Après avoir erré pendant des mois à travers les allées du camp Alpha-Yaya-Diallo, les membres du cabinet présidentiel ont échoué dans une annexe du palais Sékhoutouréya, en centre-ville, à plusieurs kilomètres de l’enclave militaire où le patron s’est installé. La plupart d’entre eux ne le voient jamais. Et ils ne sont pas les seuls.

Le Premier ministre, Kabiné Komara, et ses collègues du gouvernement peuvent faire le pied de grue des jours entiers sans être reçus. Les horaires de « Dadis » y sont pour quelque chose. Persistance d’une habitude prise lors des premières heures du coup d’État, quand il fallait rester éveillé pour déjouer toute tentative de contre-putsch, le chef de la junte ouvre seulement à la nuit tombée les portes des deux petites pièces qui lui servent de bureau et de salle d’attente. Sa journée de travail débute au crépuscule.

Désordre au camp Alpha-Yaya-Diallo

Il n’a de tête-à-tête avec personne. Tout visiteur qui s’introduit dans son bureau y trouve un groupe de militaires ou des civils – parfois des anonymes sans fonction officielle – venus faire causette. Un joyeux désordre règne au camp Alpha-Yaya-Diallo. De sorte que les notions de secret et de discrétion ont totalement disparu du fonctionnement de l’État guinéen. Les moindres faits et gestes de « Dadis » alimentent en permanence la gazette et se retrouvent au cœur des conversations de salon à Conakry.

Le chef de la junte a choisi l’outing comme méthode de gouvernement. Toutes les questions, y compris les plus sensibles, sont réglées dans sa salle d’attente, sous l’œil des caméras de la Radiotélévision guinéenne (RTG). Il en résulte un feuilleton que les Guinéens ont baptisé, non sans humour et dérision, le « Dadis Show » – une sorte de quart d’heure du rire qui fait un carton dans les capitales de l’Afrique de l’Ouest où le journal de la RTG est suivi sur le câble. Les extraits diffusés sur Internet battent des records de fréquentation (30 000 visiteurs sur YouTube). Exercice de catharsis ponctué de colères, de coups de sang et de tirades moralisatrices, le « Dadis Show » permet à son acteur principal de se défouler sur les trafiquants de drogue présumés, les fonctionnaires suspectés de détournements, les diplomates ou hommes d’affaires établis dans son pays, mais également sur ses propres collaborateurs. Les révocations et les mises à la retraite anticipée sont prononcées devant les caméras. Mieux que la télé-réalité.

Premier ministre humilié

Si les faits n’étaient pas aussi graves et nocifs pour l’image de la Guinée, quelques morceaux choisis de ce feuilleton seraient à se tordre de rire. « Je ne suis pas votre égal », lance-t-il à Karl Prinz, ambassadeur d’Allemagne en Guinée, qui l’interpelle sur son éventuelle candidature à la présidentielle. « Si tu me parles comme ça, je te renvoie dans ton pays », sert-il comme amabilité à Anatoly Pantchenko, homme d’affaires ukrainien, ex-patron de la société minière Rusal Guinée.

Mais celui qui détient le record absolu des humiliations subies est sans nul doute son Premier ministre, 59 ans, débauché de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), basée au Caire. Le 9 septembre, alors qu’il anime une conférence de presse dans les locaux de la RTG, à Koloma, Dadis prend à partie à haute et intelligible voix Kabiné Komara, qui tente de lui chuchoter quelque chose à l’oreille : « Pourquoi tu me parles à l’oreille ? Pourquoi tu me déranges ? » Le pauvre Komara avait déjà subi un revers analogue quelques jours plus tôt. Las de végéter dans la salle d’attente du chef de l’État, il le rejoint dans le bureau du ministre de la Défense, Sékouba Konaté. Comme piqué au vif, Dadis s’emporte : « Pourquoi tu me suis ? Qui t’a dit d’entrer dans ce bureau ? Pourquoi tu es impatient ? » Ambiance. Une autre scène croustillante enregistrée circule désormais sur les téléphones portables. Hors de lui, Dadis lance au téléphone à un conseiller de Komara  : « Il est culotté de recevoir un directeur de zone aurifère sans nous tenir informés !… Ce n’est pas lui qui a pris le pouvoir ! Le Premier ministre, là, il est gonflé, il est gonflé, hein !… Il n’a pas affaire à un con. »

Mais la scène publique la plus grotesque est celle qui s’est déroulée le 8 juin 2009 dans une salle de conférences archicomble du Palais du peuple, siège de l’Assemblée nationale. Alors que le chef de la junte rencontre les fonctionnaires des administrations financières, il stoppe net le directeur des douanes, Mamady Touré, juste au moment où ce dernier réclame un statut particulier pour les douaniers. Et lui assène : « Monsieur Touré, vous êtes un démagogue. Vous pensez que ce sont les douaniers seulement qui n’ont pas de statut ? C’est moi qui vous ai nommé, et je vous suspends à partir de cet instant. »

Touré est parti comme il est venu. Il avait été catapulté à ce poste trois mois plus tôt, pour avoir été le premier à s’exécuter à la suite d’une supplique de Dadis lancée dans la cour de la Direction nationale des douanes : « Que celui qui s’estime capable d’être directeur lève la main ! » Mamady Touré aura eu, malgré tout, une plus grande longévité que Lamine Sidimé. Nommé le 9 juin, en pleine réunion publique au Palais du peuple, « président de la Commission d’orientation économique et politique », l’ex-président de la Cour suprême et ancien Premier ministre a été dégommé le surlendemain, après les nombreuses réactions dénonçant le retour aux affaires de ce symbole vivant des dérives du régime Conté.

Ces dérapages répétés ont fait de leur auteur, aux mimiques inimitables, un nouveau « guignol de la Toile » au français très approximatif. Les comportements de Dadis font certes sourire mais, surtout, ils intriguent et inquiètent. Ce capitaine petit et mince, agité et colérique, dépourvu de retenue et allergique au protocole, a les épaules trop étroites pour le costume de chef d’État. Ayant beaucoup de mal à se tenir en public, il peut, au beau milieu d’une rencontre officielle, griller une cigarette, se lever pour serrer la main à une personne dans l’assistance, applaudir à tout rompre, rire à tue-tête, interrompre le maître de cérémonie pour discuter ou pour distribuer la parole… Né dans une famille modeste à Nzérékoré, une contrée rurale reculée de la Guinée forestière qu’il n’a quittée qu’après son bac pour rejoindre Conakry, le soldat Dadis, qui n’a pas intégré les manières de la bonne société ni les codes du pouvoir, avoue lui-même n’avoir « pas connu l’opulence ». Mais, à 45 ans, ce militaire de carrière affiche un goût certain pour les montres et les lunettes de luxe.

Décisions à l’emporte-pièce

Dépourvu de tout contrôle sur ses faits et gestes, il tient le plus naturellement du monde des propos indignes de son rang actuel. « Je peux avoir une copine parce que je suis un homme, mais je ne détourne pas la femme d’autrui », lance-t-il, le 9 septembre, à des journalistes médusés. « Les hommes de la troupe peuvent en témoigner. Demandez-leur si je mens. Depuis la prise du pouvoir, je ne mets pas les pieds quelque part sans qu’ils le sachent », ajoute celui à qui la rumeur prête de nombreuses conquêtes féminines et un goût prononcé pour la bière et les alcools forts. Avant d’ajouter : « Je considère les veuves du général Lansana Conté comme des mères. Elles ne viennent pas au camp. » Allusion à peine voilée à une autre rumeur sur une liaison entre un ex-Premier ministre de Conté et l’une des épouses de ce dernier.

Improvisations, légèretés, décisions à l’emporte-pièce, nominations intempestives et coups de gueule, la méthode Dadis intègre également une bonne dose d’inconséquence. De quoi tuer le mythe du « capitaine sauveur de la nation » perceptible après son accession au pouvoir. Après l’avoir adulé, bon nombre de Guinéens le rejettent aujourd’hui et multiplient les actions de résistance face à ce qui s’apparente à une dictature rampante. Les jeunes de banlieue, qui ont troublé les dernières années du règne de Conté, se signalent par des manifestations de plus en plus fréquentes. En première ligne également, le Forum des « forces vives » de Guinée, bien décidé à empêcher sa candidature à l’élection présidentielle de janvier 2010. Dadis amuse, Dadis inquiète, mais la résistance s’organise. Son visage se tord, ses lèvres se tendent, ses yeux se plissent et sa voix s’aiguise, mais les colères de Dadis ne font plus peur.

Les magistrats sont les premiers à l’avoir bravé. Fin mai, ils déclenchent une grève pour réclamer la suppression du poste de secrétaire d’État chargé des Conflits, dont le titulaire, le lieutenant Issa Camara, se saisissait de litiges devant les tribunaux pour les trancher. Furieux, le chef de la junte les convoque et menace : « Au moment où nous nous battons pour que les Conakrykas aient accès à l’eau et à l’électricité, vous décidez de vous mettre en grève, comme si vous étiez supérieurs aux enseignants et aux médecins ! Tous les magistrats qui ne sont pas présents à cette rencontre sont radiés de la fonction publique. […] Monsieur le ministre de la Justice, prenez les noms de tous ceux qui sont absents ! Vous voulez paralyser l’administration ? Je vais vous paralyser moi aussi. Et si vous n’arrêtez pas, je vais vous mater. » Devant des juges impassibles, auxquels se joignent les avocats et les greffiers, le chef de la junte fait machine arrière. Le 5 juin, il annonce qu’il renonce à la mesure de radiation et, le lendemain, supprime, par décret, le secrétariat d’État chargé des Conflits. Non sans nommer Issa Camara « gouverneur de Mamou, chargé de la lutte contre les coupeurs de routes et les voleurs de bétail sur toute l’étendue du territoire » !

« Un soldat de bureau »

S’il clame haut et fort qu’il n’a peur de rien ni de personne, Dadis ne convainc guère. Son propos n’impressionne pas dans les rangs lorsqu’il assène au général Mamadouba « Toto » Camara, numéro deux du CNDD et ministre de la Sécurité : « Mon général, je vous interdis de me mettre en garde. Je n’ai pas peur des narcotrafiquants. Je n’ai pas peur de la mort. Le rouge, couleur de mon béret, est le symbole du sang. » L’ancien responsable des hydrocarbures de l’armée, recalé à l’entrée de l’Académie royale militaire de Meknès, n’a jamais connu la guerre et n’a jamais appartenu à une unité opérationnelle. À la différence par exemple de son ministre de la Défense, Sékouba Konaté, surnommé « le Tigre » pour sa férocité au combat (Sierra Leone, Liberia...) et qui arbore fièrement des blessures de guerre. Dadis est au contraire dépeint par ses frères d’armes comme un « soldat de bureau ». Il en prend ombrage et ne fait aucun mystère de son aversion, voire de sa jalousie, pour ceux qui ont gravi les échelons en faisant le coup de feu. « Chez l’officier, le grade compte moins que l’efficacité », confie-t-il à Jeune Afrique au lendemain de sa prise de pouvoir.

Quelques jours plus tard, le 28 décembre, il inaugure une vague d’arrestations – toujours en cours – d’officiers. L’ex-chef d’état-major, le général Diarra Camara, et vingt et un officiers généraux sont mis à la retraite d’office. Seize d’entre eux sont placés en détention au camp Alpha-Yaya-Diallo. Parmi eux figurent trois généraux : outre Diarra Camara, le vice-amiral N’Fali Daffé, l’ex-chef d’état-major de la marine, et son adjoint, le contre-amiral Fassiriman Traoré. Deux colonels, dont Vivas Sylla, proche de Lansana Conté, et trois commandants, dont Issiaga Camara, neveu du président défunt et ex-membre de la garde présidentielle, sont également mis aux arrêts.

Dans la nuit du 22 au 23 avril dernier, à la suite de l’annulation à la dernière minute de son voyage en Libye, Dadis ordonne l’arrestation du très charismatique Saa Alphonse Touré, commandant adjoint du régiment commando, d’Abdoulaye Keïta, instructeur au bataillon aéroporté, et d’autres soldats moins gradés. Sur le point de succomber aux tortures qu’il a subies, Saa Alphonse Touré a été transféré fin août à l’hôpital Donka avant d’être enlevé, sous les yeux de sa femme, par un commando qui l’a conduit vers une destination inconnue. Depuis, plus de nouvelles. Ainsi fonctionne le régime de Moussa Dadis Camara : les nombreux civils et militaires arrêtés sont gardés au secret, coupés de tout contact avec leurs proches et privés de l’assistance d’un avocat. Peu regardant sur les droits de l’homme, le nouvel homme fort de Guinée a remis au goût du jour l’incarcération par décret. Le 4 avril dernier, Amadou Mouctar Baldé, vice-président du comité d’audit, a été limogé par un acte signé du chef de l’État qui ordonnait en outre son emprisonnement pour détournement de deniers publics.

Le régime se durcit. Et plus encore depuis que Dadis a levé un coin du voile sur son intention de briguer la magistrature suprême en janvier 2010. Des SMS hostiles à sa candidature commencent à circuler sur les téléphones portables ? Les quatre opérateurs de téléphonie mobile opérant dans le pays sont illico presto sommés de bloquer leur système de messagerie. Les radios privées diffusent des émissions interactives dans lesquelles les Guinéens expriment leur désapprobation ? Une décision du Conseil national de la communication (CNC) tombe pour interdire « d’évoquer, jusqu’à nouvel ordre, des sujets politiques dans tout type d’émission interactive, et ce dans toutes les langues ». Les leaders de l’opposition, réunis au sein du Forum des forces vives, rappellent à Dadis son engagement à mener la transition et à transmettre le pouvoir à l’issue d’une élection à laquelle il n’est pas partie prenante ? Le chef de la junte ressuscite le comité d’audit créé aux premières heures du coup d’État. Dans son viseur, les candidats potentiels à la présidence qui furent des Premiers ministres de Conté : Sidya Touré, François Lonsény Fall, Cellou Dalein Diallo et Lansana Kouyaté. Celui qui déclarait urbi et orbi ne pas être assoiffé de pouvoir s’accroche aujourd’hui mordicus au fauteuil présidentiel.

Clanisme, ethnisme...

Il se barricade et range peu à peu dans les placards ses tirades sur l’ethnocentrisme pour s’entourer de membres de sa famille et de ressortissants de sa région. Après avoir confié dix ministères, le CNC, le Conseil économique et social et la Société des télécommunications de Guinée (Sotelgui, véritable pompe à fric) à des ressortissants de la Forêt (qui représentent à peine 9 % de la population guinéenne), il a choisi comme attaché de cabinet et chargé de mission son neveu, Siba Théodore Kourouma, et comme homme de main Papa Koly Kourouma, un autre membre de sa famille, qui joue le rôle d’intermédiaire financier. Celui qui, il y a peu, criait sa détestation de l’argent a dépensé 800 milliards de francs guinéens (110 millions d’euros) en neuf mois. La moitié de cette somme a été décaissée par la Banque centrale sous le justificatif « dépenses de souveraineté ».

Marabouts et féticheurs

Il est vrai que Dadis mène grand train. Les centaines de bœufs que son ami et ministre d’État Boubacar Barry fait égorger à longueur de journée en guise de sacrifice coûtent une fortune. Tout comme le traitement des marabouts et féticheurs recrutés aux quatre coins de l’Afrique de l’Ouest. Il supporte également à grands frais une demi-douzaine de partis (PNR, FDD, RDR…) créés pour soutenir sa candidature. Quiconque fonde un mouvement ou organise une manifestation de soutien est invité au camp, d’où il ressort les poches lestées. Moussa Dadis Camara multiplie bains de foule et meetings au stade du 28-Septembre. Il s’entoure de courtisans dont le démagogue Idrissa Chérif, leader du tout nouveau Rassemblement pour la défense de la République (RDR) et théoricien du… « dadisme ».

Le culte de la personnalité et l’ivresse du pouvoir se sont emparés du soldat Dadis. Il avait promis la rupture avec les dérives du passé. C’est l’équilibre de la Guinée qu’il risque de rompre.

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